Une aventure new-yorkaise

Qu’est-ce qui m’a pris ? J’ai l’estomac noué, en cet après-midi de février, alors que je remonte la 8ème avenue. Des bourrasques glaciales balaient mon visage, et j’avance courbée, notant distraitement la gestuelle grimaçante d’un clochard et les vapeurs sucrées qui s’échappent d’un petit comptoir de donuts. Les trottoirs sont crasseux, couverts de résidus de neige noircis par les gaz d’échappement. Dans l’ascenseur, à Penn Station, j’ai appuyé avec dégoût sur le bouton qui devait m’emmener vers la sortie, tant les effluves d’urine étaient puissants. Je repense en frissonnant à ma fille de deux ans, qui, quelques jours auparavant, a léché la vitre du métro alors que nous étions en route vers le zoo du Bronx. New York, au quotidien, n’est pas aussi glamour que le font croire nos imaginaires biberonnés au rêve américain.

Je passe devant l’entrée du 555, sans la remarquer. Cet immeuble de bureau de 18 étages, construit au début du 20ème siècle, est d’un abord un peu austère malgré sa façade sculptée. Il peine à se faire remarquer dans cette forêt de béton qu’est Midtown, où les sens s’affolent du trop-plein de panneaux publicitaires et de klaxons. Derrière les lourdes portes vitrées, cerclées d’acier noir, se tient un portier. Dans cette ville, ils seraient près de 10 000 à surveiller ainsi les allées et venues des new-yorkais qui circulent entre les gratte-ciels. Organisés en syndicat, ils ne s’en laissent pas compter. Gare à celui qui oublie les étrennes au passage de la nouvelle année. Le portier du 555, en tout cas, ne chôme pas. Un des ascenseurs est en panne. Une file interminable s’est formée dans le lobby, et un léger énervement commence à se faire sentir. Le petit homme brun et menu s’agite au téléphone, en espagnol.

Lorsque je parviens enfin à me faufiler dans l’ascenseur, chaque centimètre est réquisitionné par des anonymes pressés. Il faut pousser, sans pitié, comme lors des heures de pointe sur les lignes souterraines qui quadrillent Manhattan. Je scrute en douce les visages rougis par le froid, engoncés dans leurs manteaux d’hiver. Un rendez-vous chez Frontline Health ? La fin de la pause de midi chez Small Business Expo ? Mes futurs camarades ? Je serai bientôt fixée. 14ème étage. Nous y voilà. Les bureaux de Gotham writers sont devant moi. Lampes néon, tables en contreplaqué gris, toilettes vieillottes : le décor de cette école d’écrivain est minimaliste. Mais il n’en faut pas plus, évidemment. Je franchis la porte de ma classe avec un peu d’appréhension. Le nœud dans le ventre ne s’est pas dénoué. C’est mon premier atelier d’écriture. Ce qui m’effraie, c’est qu’il va se donner en anglais. Et que je vais devoir écrire dans cette langue avec laquelle je n’ai pas grandi. Sacré défi.